La leçon précédente a introduit les systèmes thermodynamiques, les états d'équilibre et les fonctions d'état. Nous allons maintenant répondre à une question centrale : comment intégrer l'énergie du système à cette représentation macroscopique ?
Dans certains cours, cette question est traitée trop rapidement : le premier principe y est présenté comme une simple conservation de l'énergie, puis vient directement la formule du bilan énergétique sans justifications supplémentaires. Nous verrons ces formules aux sections 3 et 4.3, et le lecteur pressé pourra en effet s'y rendre directement (voir aussi la synthèse rapide en Section 7).
Mais la construction qui aboutit à ces formules est en réalité subtile. D'abord, le premier principe affirme davantage que la conservation de l'énergie, qui semble évidente (de nos jours) d'un point de vue microscopique. Nous allons montrer que ce principe comble en réalité le vide logique entre l'existence d'une énergie définie mécaniquement sur un espace comportant de l'ordre de coordonnées, et celle d'une fonction d'état énergie ne dépendant que de quelques variables macroscopiques.
On montrera ensuite que l'additivité de l'énergie est une hypothèse supplémentaire nécessaire pour passer de la conservation de l'énergie d'un système isolé à un bilan d'énergie aux frontières d'un système fermé. C'est cette dernière étape qui permet d'enfin préciser le statut épistémique et logique de la chaleur : celle-ci est définie comme tout transfert d'énergie restant dans ce bilan, une fois pris en compte le travail macroscopique effectué sur un système fermé : .
Dans cette leçon, nous considérerons d'abord les systèmes fermés : aucune matière ne traverse leur frontière. La raison en est simple : dans un système ouvert, la matière transporte elle-même de l'énergie à travers la frontière et complique le bilan énergétique. Le cas des systèmes ouverts sera abordé plus loin dans le cours.
1. L'énergie interne microscopique
Considérons un système classique, non quantique et non relativiste dans un référentiel galiléen1. Considérons particules ponctuelles, de masses , de positions et de vitesses . À tout instant, son état microscopique est complètement déterminé par
où désigne l'espace des phases classique du système, de dimension dans ce modèle simple. On suppose que toutes les forces internes, par exemple les forces d'attraction ou de répulsion entre molécules, sont conservatives. On peut leur associer une énergie potentielle totale . Le système peut également être soumis à des forces conservatives extérieures, par exemple son poids. On leur associe de même une énergie potentielle extérieure .
Le système n'est pas nécessairement au repos dans le référentiel choisi. On peut à tout instant définir son centre de masse et sa vitesse , éventuellement dépendante du temps. En introduisant alors la masse totale du système et les vitesses relatives au centre de masse
on peut alors écrire l'énergie cinétique totale comme
En développant le carré, on constate que les termes croisés s'annulent, puisque . Ce résultat est connu sous le nom de théorème de König en mécanique classique :
Il vient :
L'énergie cinétique totale se décompose donc toujours2 en l'énergie cinétique macroscopique du centre de masse, et celle des mouvements relatifs résiduels, « désordonnés », qui constituent ce que l'on appelle l'agitation thermique.
En regroupant les différents termes, l'énergie mécanique totale s'écrit finalement
Remarque : le terme regroupe les contributions des degrés de liberté internes que ce modèle ponctuel minimal ne décrit pas, par exemple les degrés de liberté rotationnels ou vibrationnels des molécules. Si ceux-ci sont modélisés explicitement, l'espace des phases doit être élargi en conséquence.
qui dépend, en général, d'un nombre considérable de variables, et qui satisfait :
Dans la suite, nous considérerons des systèmes macroscopiquement au repos, dépourvus de rotation globale, et dont l'énergie potentielle extérieure ne varie pas. À un choix d'origine près, on pourra donc écrire
Nous allons maintenant introduire la fonction d'état énergie thermodynamique, provisoirement notée , et comprendre pourquoi elle ne doit pas être confondue a priori avec .
2. L'énergie interne thermodynamique
Considérons comme système une casserole d'eau placée sur une plaque chauffante. Nous restons dans le cadre simple décrit plus haut : la casserole est macroscopiquement immobile et son énergie potentielle extérieure ne varie pas. On peut donc écrire à une constante près.
Lorsque l'on chauffe l'eau, aucune énergie cinétique macroscopique n'apparaît et la casserole ne change pas de position. En admettant la conservation stricte de l'énergie, sous toutes ses formes, l'énergie qui lui est apportée se retrouve donc nécessairement dans son énergie interne microscopique :
La thermodynamique cherche à décrire exactement la même variation. On souhaiterait donc construire une grandeur telle que
La solution semble évidente. Ne suffit-il pas d'identifier l'énergie interne thermodynamique à l'énergie interne microscopique ?
Cette identification serait en fait mathématiquement incorrecte, puisque ces deux fonctions n'ont pas le même domaine de définition. est une fonction définie sur l'espace des phases et dépend d'au moins variables, tandis que ne dépend que d'un petit nombre de variables indépendantes décrivant l'état d'équilibre (on rappelle que les sont des variables d'état macroscopiques, comme la température, la pression ou le volume).
Ces deux fonctions doivent néanmoins être reliées de telle sorte que représente, à l'échelle macroscopique, l'énergie interne correspondant à l'état d'équilibre . Il faut expliquer comment fonctionne cette réduction dimensionnelle. Cette question est profonde et dépasse le cadre de ce cours d'introduction. Une description microscopique est nécessaire si l'on souhaite dériver ce passage entre les deux échelles. La sous-section 6.2, hors programme, donne les grandes lignes de la manière dont la physique statistique résout ce problème.
Mais d'un point de vue strictement thermodynamique, il n'y a pas de justification possible de cette identification microscopique, et l'existence de comme fonction de quelques variables macroscopiques seulement doit être postulée. Ce sera le rôle du premier principe de la thermodynamique, qui n'affirme donc pas seulement la conservation de l'énergie, mais aussi, et surtout, que cette énergie peut être représentée, à l'équilibre, par une fonction d'état définie sur l'espace macroscopique .
Une fois que nous avons choisi les variables d'état indépendantes , par exemple (, , ) pour un gaz parfait, la fonction définit un champ scalaire sur l'espace des états ; dans l'espace augmenté des coordonnées , son graphe est une hypersurface, dite surface d'équilibre, dont le rôle dans la suite de ce cours sera crucial, cf. Figure 1.

Remarquons pour finir un corollaire immédiat qui illustre bien la différence entre et : dans la thermodynamique d'équilibre développée ici, l'énergie interne thermodynamique n'est en général pas définie en dehors des états d'équilibre. Lors d'une transformation brutale d'un gaz, par exemple, il est possible, et même courant, que l'on ne puisse plus lui attribuer une température ou une pression unique. Dans ce cas, on ne peut pas non plus lui associer directement l'énergie interne thermodynamique , puisqu'elle n'est définie que sur l'espace des états d'équilibre . Le problème n'est pas que l'énergie n'existe plus, puisque son énergie microscopique reste parfaitement définie à chaque instant, mais que le système n'est simplement plus représenté par un point .
Tout ceci ayant été dit, à partir de la section suivante, la fonction mécanique n'interviendra plus directement : nous écrirons simplement pour l'énergie interne thermodynamique , sous-entendu définie uniquement sur l'espace des états d'équilibre.
3. Le premier principe de la thermodynamique
La section précédente a largement préparé le terrain pour énoncer maintenant :
dite énergie interne, seulement déterminée à une constante additive près, au moins deux fois différentiable, telle que, pour tout état d'équilibre ,
Le premier principe affirme également la conservation de l'énergie : pour un système isolé,
La régularité de la fonction est aussi une hypothèse non triviale. En pratique, on pourra considérer comme . Comme n'est déterminée qu'à une constante près à cause des énergies potentielles impliquées dans l'égalité 3, seules ses variations portent une signification physique. Pour simplifier, nous nous limiterons dans la suite aux transformations pour lesquelles les énergies cinétique et potentielle macroscopiques ne varient pas. On aura alors .
Considérons maintenant un système fermé , qui peut échanger de l'énergie, mais pas de matière, avec son environnement. Le système global
peut toujours être inclus dans un système isolé. Le premier principe impose alors
Sous l'hypothèse supplémentaire que l'énergie est additive, c'est-à-dire que leur énergie d'interaction est négligeable, on a : , de sorte que
L'hypothèse d'additivité permet ainsi de traduire la conservation de l'énergie sous la forme d'un bilan entre sous-systèmes : toute énergie gagnée par le système est perdue par son environnement, et réciproquement. Il reste maintenant à préciser comment cette énergie peut être transférée à travers la frontière du système. Nous distinguerons deux modes de transfert : le travail, noté , qui possède une définition indépendante issue de la mécanique, et la chaleur, notée .
Le bilan énergétique prendra alors la forme
où désigne le travail reçu par le système et la chaleur reçue par celui-ci.
Remarquez que l'hypothèse d'additivité de l'énergie est non triviale. À un niveau élémentaire, on pourra simplement l'admettre pour les systèmes thermodynamiques usuels. Elle n'est cependant pas toujours valide. Les interactions à longue portée, en particulier, peuvent mettre simultanément en défaut l'additivité et l'extensivité de l'énergie, voir la Section 6.4.
Il nous reste maintenant à définir ces deux modes de transfert. Mais avant cela, il est impératif de noter une convention de signe, très standard, qu"on utilise dans toute la suite de ce cours.
correspondent à de l'énergie reçue par le système, tandis que
correspondent à de l'énergie cédée à l'extérieur.
4. Travail, chaleur et bilan énergétique
4.1. Le travail
L'un des avantages du travail est qu'il possède une définition indépendante de la thermodynamique, héritée de la mécanique. Lorsqu'une force extérieure s'exerce sur un point de la frontière du système et que ce point se déplace de , le travail élémentaire fourni par cette force, et donc reçu par le système, vaut
Pour un système étendu, il faut sommer les contributions de toutes les forces extérieures qui travaillent sur sa frontière.
Le cas qui nous servira le plus souvent en pratique est celui d'un fluide contenu dans une enceinte dont une paroi est mobile, ce qui conduit à évaluer le travail des forces de pression. Considérons un gaz enfermé dans un cylindre par un piston plan de section , cf. Figure 2. L'axe est orienté vers l'extérieur du gaz. Lorsque le piston se déplace d'une quantité , le volume varie de
Notons la pression extérieure exercée sur la frontière du gaz. La force reçue par le gaz est dirigée vers l'intérieur et vaut
Le travail élémentaire reçu par le gaz est donc
soit
La règle du banquier permet immédiatement de vérifier le signe. Lors d'une compression, , donc : le gaz reçoit du travail. Lors d'une détente, , donc : le gaz fournit du travail à son environnement.
À noter qu'il s'agit bien dans cette formule de la pression extérieure au système, qui n'a pas de raisons, en général, d'être égale à la pression du gaz elle-même. C'est en particulier important de le garder en mémoire dans le cas des transformations brutales, hors équilibre, où la pression interne n'est même pas définie en général.

En intégrant, on obtient la formule suivante pour une transformation finie au cours de laquelle la pression extérieure est connue :
Cette intégrale montre que, pour calculer le travail total, il faut connaître la valeur de tout le long de la transformation. Cela a une conséquence majeure : le travail ne peut en général pas être déterminé à partir des seuls états initial et final et : son expression dépend du processus suivi.
Trois cas particuliers sont importants à signaler ici.
- Si est constante, alors .
- Le long d'une transformation isochore, , et le travail des forces de pression est nul : et .
- Lors d'une détente dans le vide, , donc le travail des forces de pression est également nul.
Pour une interface dont on augmente l'aire , la tension superficielle conduit, dans les conditions usuelles, à un travail de la forme
On peut également transférer de l'énergie sans déplacement mécanique visible. Par exemple, le déplacement d'une charge à travers une différence de potentiel peut conduire à un travail électrique de la forme
où est le potentiel électrique extérieur, souvent noté, dans ce cadre, pour ne pas le confondre avec le volume. Ici le signe de est aussi choisi conformément à la convention du banquier.
La sous-section 6.3 précisera la forme générale des travaux extérieurs.
4.2. La chaleur
Le travail ne peut pas être le seul mode de transfert d'énergie, puisque chauffer un gaz contenu dans un récipient rigide augmente sa température et son énergie sans qu'aucun travail extérieur ne soit réalisé. De l'énergie a donc traversé la frontière du système sans avoir été transférée sous forme de travail. Ce second mode de transfert d'énergie est appelé chaleur, ou transfert thermique.
Dans la construction adoptée ici (voir sous-section 6.1 pour une construction alternative équivalente), pour une transformation physique reliant deux états d'équilibre et , une fois tous les travaux reçus par le système identifiés, la chaleur reçue est définie par
de sorte qu'on retrouve ainsi la relation annoncée plus haut,
Puisque le travail dépend du chemin de la transformation , et puisque la variation d'énergie n'en dépend pas, c'est que nécessairement la quantité de chaleur échangée en dépend elle aussi.
Dans le langage thermodynamique, on dit que l'énergie interne est une fonction d'état (par postulat), tandis que le travail et la chaleur n'en sont pas. On rappelle que cela signifie : le fait que et ne peuvent pas être des fonctions de l'état du système à un instant donné signifie que le système ne possède pas « une quantité de travail ou de chaleur », mais plutôt que et sont des transferts d'énergie à sa frontière pendant une transformation quelconque , exactement ce que l'on souhaitait obtenir, au vu des diverses expériences détaillées dans la leçon n°2.
Notons que lors d'une transformation cyclique , le système retrouve son état initial, donc
Le premier principe impose alors
Une machine cyclique ne peut donc fournir indéfiniment du travail sans recevoir une quantité égale d'énergie de son environnement. C'est, historiquement, ce que l'on appelle l'impossibilité du mouvement perpétuel de première espèce.
4.3. Forme différentielle du premier principe
La relation :
relie deux états d'équilibre et . Elle est toujours vraie, dans le sens où elle ne suppose pas que tous les états intermédiaires puissent eux-mêmes être représentés par des points de l'espace des états d'équilibre . Si la transformation est brutale, le système peut quitter temporairement la surface d'équilibre définie sur , alors même que et restent parfaitement définies.
Un cas spécial doit maintenant être détaillé. Supposons que la transformation soit quasi-statique. À chaque instant le système est alors, par définition, dans un état d'équilibre. Cette transformation peut alors être représentée par un chemin
constitué d'états d'équilibre infiniment voisins, qui ne quitte pas la surface d'équilibre. Puisque est une fonction d'état différentiable sur , sa variation entre deux états infiniment voisins est une différentielle exacte, notée .
On note alors et les transferts élémentaires de chaleur et de travail correspondants. Le premier principe prend dans ce cas la forme
La différence de notation entre et ou n'est pas que cosmétique. Elle indique que la première est une différentielle exacte, et que les deux autres n'en sont pas, ce qui est la traduction mathématique du fait que la variation d'énergie ne dépend pas du chemin suivi alors que et en dépendent. La section suivante rappellera au lecteur novice les mathématiques nécessaires pour bien comprendre ce point crucial.
Dans le cas particulier où le seul travail est celui des forces de pression et où l'on peut identifier à la pression du système, cette relation devient
relie deux états d'équilibre et reste utilisable même lorsque le processus intermédiaire n'est pas quasi-statique. Sa forme différentielle
n'est valable que pour une transformation quasi-statique qui peut être représentée par un chemin dans l'espace des états d'équilibre.
5. Formes différentielles exactes et inexactes
Cette section rassemble le minimum de mathématiques nécessaire pour donner un sens précis à la distinction entre d'une part, et d'autre part. Le lecteur qui la connaît déjà peut la passer.
5.1. La différentielle d'une fonction
Soit une fonction des variables , supposée dérivable. Sa différentielle est l'expression
qui mesure la variation de lorsque l'on passe du point au point voisin . Le point important est le suivant : si l'on suit un chemin allant d'un point à un point , on obtient en sommant toutes ces variations élémentaires
En particulier, sur un chemin fermé, on a :
5.2. Les formes différentielles
Considérons maintenant une expression du même type, mais qu'il ne faut absolument pas confondre avec la différentielle d'une fonction. Soit des fonctions quelconques . On définit alors par :
On appelle un tel objet une forme différentielle. Si l'on se donne l'expression des fonctions , on sait l'intégrer sans problèmes le long d'un chemin . Mais rien ne garantit qu'il existe une fonction dont serait la différentielle, c'est-à-dire telle que pour tout .
- Si une telle fonction existe, la forme est dite exacte, et on note . L'intégrale ne dépend alors que des extrémités.
- Sinon, la forme est dite inexacte, et on la note alors plutôt que , pour rappeler qu'elle n'est la différentielle d'aucune fonction. (Les mathématiciens noteraient simplement la forme .)
5.3. Le critère de Schwarz
Un critère simple pour déterminer si une forme différentielle est exacte est le critère de Schwarz. Plaçons-nous pour simplifier à deux variables (la généralisation est immédiate), avec
Si était exacte, on aurait et , donc
puisque l'ordre des dérivations est indifférent pour une fonction deux fois continûment dérivable. On dispose donc d'un test commode :
A des subtilités près qui n'arriveront pas en thermodynamique, la réciproque est vraie.
5.4. Exemple du travail des forces de pression
Lorsque les transferts élémentaires peuvent être exprimés en fonction des variables d'état le long du chemin quasi-statique, et deviennent alors des formes différentielles sur , et on peut vérifier si elles sont exactes ou non.
En guise d'exemple, considérons moles de gaz parfait subissant une transformation quasi-statique, avec . On a alors . Mais comme , le travail élémentaire s'écrit
en identifiant et . C'est bien une forme différentielle définie sur l'espace des états. Le critère de Schwarz donne
Les deux dérivées croisées ne sont pas égales : le travail élémentaire n'est effectivement pas une différentielle exacte. Il n'existe donc dans ce cas aucune fonction d'état dont serait la variation, et le travail reçu entre deux états dépend bel et bien du chemin suivi. Le même raisonnement vaut pour : comme est exacte et ne l'est pas, leur différence ne peut pas être exacte non plus.
6. Pour aller plus loin
Cette section rassemble des considérations plus avancées annoncées précédemment. Elle peut être passée en première lecture.
6.1. Deux constructions possibles du premier principe
Nous avons choisi ici l'ordre logique suivant : l'existence de la fonction d'état est postulée par le premier principe, le travail est défini indépendamment par la mécanique, puis la chaleur est définie par le bilan
On en tire un fait remarquable. Si la transformation est adiabatique, alors , ce qui impose que le travail adiabatique est, lui, toujours indépendant du chemin suivi.
Cela pointe vers une autre construction possible de l'énergie interne : opérationnelle, donc indépendante de toute considération microscopique, et en l'occurrence plus proche du cheminement historique. On commence par caractériser les transformations adiabatiques sans introduire préalablement la grandeur , afin d'éviter toute circularité de raisonnement.
L'idée est astucieuse : on ne définit pas le transfert lui-même, mais le dispositif. Une paroi est dite adiabatique lorsque l'état du système qu'elle enferme ne peut être modifié qu'en déplaçant les coordonnées mécaniques extérieures, c'est-à-dire le piston, un agitateur ou un courant électrique. Le test est alors direct : on maintient ces coordonnées fixes et on modifie arbitrairement l'extérieur, en plongeant par exemple l'enceinte dans un bain glacé ou en l'approchant d'une flamme. Si aucune variable d'état du système ne varie, c'est que la paroi est adiabatique.
Cette caractérisation ne fait intervenir que des états et des déplacements mécaniques, jamais un transfert d'énergie : elle précède donc toute notion de chaleur. En pratique, on s'en approche par une bonne isolation, ou en opérant vite devant le temps de relaxation thermique.
Le travail reçu, lui, se mesure de façon purement mécanique ou électrique. C'est tout le contenu empirique des expériences de Joule, menées entre 1843 et 1850 et reprises depuis avec une précision croissante : une masse qui tombe d'une hauteur fournit , sans qu'aucun transfert thermique n'intervienne. Tous les dispositifs qu'il a imaginés et réalisés en enceinte adiabatique au sens ci-dessus, agitateur à palettes, résistance chauffante ou compression d'un gaz, l'ont conduit au même constat : un même travail fourni produit un même changement d'état, ce qui constituait pour lui « l'équivalent mécanique de la chaleur », comme nous l'avons expliqué en leçon n°2. Joule fut ainsi le premier à montrer (une indication expérimentale du fait) que le travail adiabatique ne dépend pas du chemin suivi.
C'est alors Carathéodory, en 1909 [2], puis surtout Born, en 1921, qui ont proposé d'ériger ce fait expérimental en postulat. Si on l'admet, il devient facile de construire une fonction d'état en posant
puis de définir la chaleur par différence pour les transformations générales, comme nous l'avons fait.
Cette construction est reprise dans de nombreux ouvrages, notamment ceux de Pippard [3] et de Callen [4]. Elle est équivalente à la nôtre : postuler , puis déduire l'indépendance du travail adiabatique est équivalent à postuler l'indépendance de ce travail, et de construire . On trouvera dans Rosenberg [5] le récit détaillé de cette évolution conceptuelle, de Joule à Carathéodory et Born.
6.2. Micro et macro-états
Si l'on ne choisit pas de suivre la voie opérationnelle décrite ci-dessus, alors la section 2 a mis au jour une question fondamentale : comment une énergie définie sur un espace de coordonnées peut-elle se résumer à une fonction de quelques variables macroscopiques seulement ? La physique statistique construit ce passage entre les deux échelles. En voici les grandes lignes.
En physique statistique, on appellera un point de l'espace des états d'équilibre un macro-état. À un même macro-état correspond en général un nombre gigantesque de micro-états compatibles avec les mêmes contraintes macroscopiques.
On démontre alors que les énergies des ces micro-états se distribuent de façon extrêmement concentrée autour de sa valeur moyenne lorsque , limite dite thermodynamique. Autrement dit, les fluctuations relatives de l'énergie tendent vers zéro :
On peut alors poser , la moyenne portant sur tous les micro-états compatibles avec le macro-état. La concentration évoquée ci-dessus est ce qui donne son sens à cette définition. Le système occupe à chaque instant un micro-état unique, et non la moyenne : ce n'est que parce que presque tous portent la même énergie que l'on peut parler de l'énergie du macro-état, et que deux préparations identiques donnent la même mesure.
On peut, pour se représenter les choses, imaginer qu'à un macro-état correspond un très grand ensemble de micro-états microscopiquement différents mais macroscopiquement indiscernables. Cette image ressemble à celle d'une classe d'équivalence sur l'espace des phases. La construction précise sera cependant légèrement différente et fera intervenir une distribution de probabilité sur l'espace des phases.
La figure suivante résume ce procédé.

6.3. Travaux généralisés
Les différentes formes de travail rencontrées plus haut possèdent une structure commune. Nous avons vu les formes
pour le travail de pression,
pour l'étirement d'un fil, ou encore
pour un travail de surface. On note qu'à chaque fois, le terme différentié est extensif alors que son préfactuer est intensif. Généralisant, on écrira tout terme de travail mécanique sous la forme :
où désigne la force généralisée extérieure (en général intensive) conjuguée à la coordonnée (en général extensive), avec le signe correspondant à notre convention.
Dans le cas où les forces généralisées extérieures s'identifient aux forces thermodynamiques correspondantes du système (exemple : ), on peut alors écrire le premier principe sous la forme
6.4. L'extensivité de l'énergie interne
Nous avons présenté dans la leçon précédente l'énergie interne comme une grandeur extensive : multiplier la taille d'un système homogène par un facteur , à variables intensives fixées, multiplie son énergie par ,
Cette propriété n'est pas postulée par le premier principe. C'est une hypothèse supplémentaire que l'on prendra souvent, mais qui ne tient pas toujours. On s'attend en effet à ce que l'existence de forces de longues portée (notamment gravitationnelles) entre les constituants du système ruine son extensivité.
Précisons cela. Considérons constituants distribués à densité constante dans un espace de dimension , et supposons que leur énergie potentielle d'interaction se comporte comme
À densité fixée, la taille linéaire typique du système croît comme
Évaluons alors l'énergie d'interaction totale en trois temps.
Compter les voisins.
Fixons un constituant et demandons-nous combien il en a d'autres à distance comprise entre et . C'est la densité multipliée par le volume de la coquille correspondante :
où désigne l'aire de la sphère unité en dimension , soit en dimension trois.
Sommer sur les distances.
Chacun de ces voisins contribue pour . L'énergie d'interaction d'un seul constituant avec tous les autres vaut donc
La borne inférieure est la distance minimale d'approche, en deçà de laquelle la loi en cesse d'être valable et qui empêche l'intégrale de diverger en . La borne supérieure est la taille du système : il n'y a pas de voisin au-delà.
Sommer sur les constituants.
On multiplie par le nombre de constituants (en divisant par deux pour ne pas compter chaque paire deux fois) :
où l'on a absorbé le facteur géométrique dans l'ordre de grandeur. Regardons alors la valeur de l'intégrale :
Si , l'exposant est négatif : l'intégrale converge lorsque et est dominée par sa borne inférieure, donc de l'ordre de la constante . Si , elle est au contraire dominée par sa borne supérieure et vaut de l'ordre de . Enfin, dans le cas , la primitive est un logarithme et l'intégrale vaut . En reportant, on obtient ainsi
Physiquement, l'interprétation est claire. Lorsque , nous avons des forces de courte portée : la décroissance de l'emporte sur la croissance du nombre de voisins. Chaque constituant ne sent que son voisinage immédiat, de sorte que son énergie ne dépend pas de la taille du système, et le total est proportionnel à , ce qui est extensif.
Lorsque , c'est l'inverse : les voisins lointains, bien plus nombreux, l'emportent, chaque constituant sent le système tout entier, et son énergie propre croît avec la taille de celui-ci. Le total croît alors plus vite que , et l'extensivité est perdue. Des interactions suffisamment courtes conduisent donc naturellement à une énergie extensive, tandis que des interactions à longue portée peuvent détruire cette propriété.
En gravitation newtonienne tridimensionnelle, par exemple,
et l'estimation précédente donne, à densité fixée,
Le signe négatif, que l'argument d'ordre de grandeur ne fournit pas à lui seul, traduit le caractère attractif de la gravitation.
L'extensivité de l'énergie sera massivement utilisée dans la suite de cet ouvrage. La gravitation est bien sûr universelle, mais c'est une force très faible : si l'on étudie deux volumes de gaz mis en contact, on peut la négliger en pratique. D'un autre côté, les forces internes au gaz, de type van der Waals, décroissent très rapidement (en ), de sorte que l'extensivité est dans ce cas quasi exacte.
En revanche, pour décrire les systèmes dits auto-gravitants (étoiles, galaxies, ...), la gravitation est bien sûr l'ingrédient essentiel, et toute l'analyse thermodynamique doit être reprise depuis le début puisque l'on perd nécessairement l'extensivité de l'énergie. De ce fait, la thermodynamique de ces systèmes est une science presque à part, et montre des comportements inattendus : par exemple, une étoile qui rayonne de l'énergie se réchauffe au lieu de se refroidir. Nous y reviendrons dans la partie avancée de l'ouvrage.
7. Synthèse
Résumons ce que cette leçon a mis en place, et qui servira dans toute la suite.
- Le premier principe postule l'existence d'une fonction d'état , l'énergie interne, et affirme la conservation de l'énergie d'un système isolé.
- Dans la suite de l'ouvrage, nous la supposerons aussi extensive, et suffisamment continue et différentiable dans toutes ses variables.
- Complété par l'additivité de l'énergie, le premier principe permet de formuler la conservation comme un bilan énergétique entre un système fermé et son environnement. Le travail étant défini indépendamment par la mécanique, la chaleur est alors définie comme le transfert restant, ce qui conduit à la formule utile .
- Pour une transformation quasi-statique, ce bilan d'énergie prend la forme différentielle , dans laquelle seul est une différentielle exacte.
L'analyse des systèmes ouverts sera discutée ailleurs dans le cours.
8. Références
Sur l'évolution conceptuelle du premier principe, de Joule à Carathéodory et Born, voir Rosenberg [5]. Pour une présentation classique, voir Pippard [3] et Callen [4].
- J. P. Joule, « On the Mechanical Equivalent of Heat », Phil. Trans. R. Soc. Lond. 140, 61—82 (1850)
- C. Carathéodory, « Untersuchungen über die Grundlagen der Thermodynamik », Math. Ann. 67, 355—386 (1909)
- A. B. Pippard, Elements of Classical Thermodynamics for Advanced Students of Physics, Cambridge University Press (1957)
- H. B. Callen, Thermodynamics and an Introduction to Thermostatistics, 2e éd., Wiley (1985)
- R. M. Rosenberg, « From Joule to Caratheodory and Born: A Conceptual Evolution of the First Law of Thermodynamics », J. Chem. Educ. 87, 691—693 (2010)
- A. M. Steane, « First Law, internal energy », chap. 7 dans Thermodynamics: A Complete Undergraduate Course, Oxford University Press (2017)
- E. A. Gislason et N. C. Craig, « Cementing the foundations of thermodynamics: Comparison of system-based and surroundings-based definitions of work and heat », J. Chem. Thermodynamics 37, 954—966 (2005)