La longue introduction des trois premiers chapitres nous permet de construire entièrement la théorie. On ne l'a pas complètement fait encore, puisqu'on a sciemment omis de préciser par exemple de quelles variables dépendent l'énergie interne, l'entropie, etc et des relations qui existent entre toutes ces variables.
1. Systèmes ouverts
Avant de procéder, réintroduisons d'abord un nombre de particules variable. Les précédents chapitres valaient pour des systèmes fermés pour lesquels . Dans le cas le plus général d'un système ouvert, il est clair qu'ajouter ou retirer une particule d'un gaz doit nécessairement changer son énergie proportionnellement à la variation du nombre de particules. Ainsi on généralise le premier principe en :
Le coefficient est appelé le potentiel chimique, et a pour dimension celle d'une énergie.
Dans toute la suite de ce chapitre on se limitera toujours aux transformations infinitésimales réversibles de sorte que en vertu du second principe, et donc:
qui est la version du premier principe que l'on utilisera dans la suite de ce chapitre.
Remarque : si on s'intéressait à un gaz de particules chargées (c'est-à-dire un plasma) dans un champ électrique extérieur, il faudrait en fait tenir compte ici de l'énergie potentielle extérieure (cf. premier chapitre), et on ajouterait un terme en (cf. cours électrostatique).
2. Relations fondamentales en représentation énergie
2.1. Variables naturelles pour l"énergie
Le premier principe et l'expression générale d'une différentielle:
pour les variables nous permettent d'affirmer que l'énergie interne ne dépend pas explicitement des paramètres intensifs () mais seulement des variables extensives ,
Par ailleurs, par identification terme à terme, il vient une expression explicite des paramètres intensifs comme dérivées partielles de l'énergie interne :
Lorsque l'on travaille toujours dans le même système de variables (ici S, V, N) il n'est pas strictement nécessaire d'indiquer quelles variables sont fixées. Mais comme on jonglera (beaucoup) entre les différentes variables et représentations, il est en fait impératif de l'écrire systématiquement au risque sinon de faire des erreurs de calculs, cf prochains chapitres.
(i)
Les variables sont appelées les variables naturelles en représentation énergie .
(ii)
Les relations Eqs.(2) sont nommées les équations d'état : elles permettent en pratique de calculer et en fonction des variables naturelles. On dit que est conjuguée à , est conjuguée à , et à . Géométriquement, ce sont les pentes de la fonction énergie dans la direction correspondante.
(iii)
Un système thermodynamique est entièrement connu si l'on connaît la forme explicite de . De façon équivalente, on peut aussi ne connaître que les trois équations d'état. Cela permet de retrouver l'expression de par intégration directe (à une constante près).
Mais comme nous allons le voir, ces trois pentes ne sont en fait pas indépendantes. Cela provient du caractère extensif des variables et d'un théorème dû à Euler.
2.2. Théorème d'Euler et relation Gibbs-Duhem
On a vu (ou disons en tout cas supposé) que les quantités et sont extensives. Cela signifie rappelons le, que si le système est agrandi d'un facteur : , alors , , et et ce pour tout lambda. On a donc
Les fonctions mathématiques qui ont cette propriété s'appellent en mathématiques des fonctions homogènes de degré 1, et Euler a démontré à leur propos un théorème important, qui affirme qu'alors nécessairement:
Mais en utilisant les équations Eqs.(2), cela s"écrit tout simplement comme:
En différentiant cette relation et en comparant au premier principe, on trouve la relation de Gibbs-Duhem :
qui montrent que les trois paramètres intensifs ne peuvent pas varier librement indépendamment les uns des autres. Par exemple si et varient d'une telle façon, alors cela impose la variation de la température. Cela amène la définition suivante.
2.3. Relations de Maxwell
Une dernière conséquence du premier et second principe sont des relations entre les dérivées secondes de l'énergie. En utilisant le théorème de Schwarz sur l'égalité des dérivées croisées, on peut utiliser Eq.(2) et apprendre que:
connues sous le nom de relations de Maxwell.
3. Représentation entropie
La section qui suit sera une sorte de copier-coller de la section précédente. L'idée est de suivre la même démarche mais pour la fonction entropie. En écrivant le premier principe comme:
on voit que les variables naturelles de l'entropie sont , et on obtient les équations d'état en représentation entropie:
On peut également la relation sous la forme , différentier, et obtenir la seconde équation de Gibbs-Duhem:
et on peut également trouver trois nouvelles relations de Maxwell:
4. Exemple : cas du gaz parfait
Pour le gaz parfait, nous connaissons deux équations d'état. D'une part la très célèbre , et une deuxième équation d'état que l'on a déjà rencontrée . Mais attention, elles ne sont pas données en variables naturelles!
Nous aimerions ici déterminer la relation fondamentale, soit en énergie, soit en entropie. Le calcul de est nettement plus simple que celui de mais vous pourrez tenter ce dernier chez vous.
Nous n'avons que deux équations d'état et cela semble donc insuffisant pour intégrer. Mais la relation de Gibbs-Duhem nous donne une troisième relation qui nous servira pour déterminer le potentiel chimique.
En représentation entropie, nous allons donc utiliser intégrer les trois équations Eqs.(6). D'abord on a :
et donc il vient:
pour une fonction inconnue . En injectant dans et en utilisant , on obtient:
et donc pour une fonction inconnue . On injecte dans la dernière équation d'état et on trouve:
Mais par ailleurs l'équation de Gibbs-Duhem en représentation entropie Eq.(7) s'écrit:
ce qui s'intègre directement en
Par identification avec Eq.(8), on obtient:
où est un nombre non déterminé. On réintègre pour trouver finalement:
En mettant tout ensemble et en simplifiant, on trouve la relation fondamentale du gaz parfait:
Cette équation est connue sous le nom de formule de Sackur-Tétrode (1912). En fait, ces auteurs ont aussi utilisé des calculs quantiques afin de déterminer la valeur de , ce qu'on ne peut pas faire ici. En exercice (le faire!!), vérifiez que vous retrouvez bien et à partir de la relation fondamentale. Vous pouvez aussi inverser la formule pour trouver l'expression explicite de .
5. Gaz parfait suite : le gamma
On note ici quelques formules qui seront beaucoup vu en TD. En fait un gaz parfait est caractérisé surtout par la relation , mais selon que le gaz est monoatomique ou polyatomique, alors la valeur de change. On a pour le monoatomique, mais pour un diatomique par exemple. Afin de tabuler les gaz réels, on introduit le coefficient de Laplace, , par
La relation de Mayer nous donne, en molaire:
donc ces deux formules ensembles donnent:
Pour le gaz parfait monoatomique on a et pour le diatomique on a . On peut montrer qu'il est toujours vrai que (cf chapitre 6). La loi de Laplace dans une compression adiabatique réversible (cf. exercices du chapitre 2) s'écrit alors en fonction de sous la forme :
La prise en compte de ce modifierait donc aussi la formule de Sackur-Tétrode (exercice : comment? Le faire).
6. Retour sur la recherche d'équilibre
On a vu au précédent chapitre que deux systèmes mis en contact thermiques vont égaliser leurs températures à l'équilibre. De façon plus générale, si on considère un système isolé composé de deux sous-systèmes ayant une énergie interne et ; un volume et , et un nombre de particules et , alors l'entropie totale vaut:
où l'on a introduit l'énergie totale , le volume total et le nombre total de particules. Alors en différentiant et en utilisant les équations d'état:
Dans le cas général où la paroi est à la fois mobile, diathermane, et perméable, chacun des termes est a priori non nul. Mais la condition d'équilibre impose alors que chaque facteur est nul, de sorte que l'équilibre sera caractérisé à la fois par une égalité de température, de pression, et de potentiel chimique.
Attention, ce n'est pas toujours le cas! Si la paroi est fixe par exemple un équilibre peut s'installer malgré une différence de pression. Cela s'explique vis-à-vis de la formule ci-dessus non pas par une égalité de pression, mais par le fait que , de sorte que reste vraie.
Il faudra donc, malgré le principe général que l'équilibre cherche à égaliser les paramètres intensifs des systèmes mis en contact, garder à l'esprit la nature des parois et les échanges extensifs effectivement autorisés.
7. Équivalence des représentations : le zéro absolu, et le troisième principe
Afin de pouvoir inverser de façon univoque une fonction en il est nécessaire par le théorème des fonctions réciproques que soit strictement monotone en fonction de et inversement. Or la dérivée de par rapport à , rappelons-le, vaut la température:
ou de façon équivalente
Par conséquent l'équivalence de ces deux représentations nécessite que la température soit toujours de même signe et non-nulle sauf éventuellement en un point.
Le troisième principe de la thermodynamique affirme que l'entropie de tout système tend vers zéro quand la température approche le zéro absolu. C'est une façon de fixer une fois pour toute l'origine ou l'échelle de l'entropie.
Si l'on regarde la formule de Sackur-Tétrode, on voit que l'entropie du gaz parfait tend en fait vers moins l'infini quand tend vers zéro puisque on a l'équivalent .
Cette formule ne peut donc pas être correcte dans l'ultra-froid, et correspond en fait à ce qu'on appelle l'approximation semi-classique de l'entropie du gaz parfait. Aux plus basses températures, c'est la mécanique quantique qui prend le relais et cela change drastiquement le comportement de .
C'est vrai en général et pas seulement pour les gaz. Aux très basses températures, le calcul quantique est nécessaire, et donc hors-programme de ce cours. Pour la culture, citons parmi les effets souvent spectaculaires du changement de comportement des matériaux aux très basses températures :
- La supraconductivité des métaux et céramiques entres autres (absence de résistance électrique)
- Le diamagnétisme (le fait qu'un corps refuse de laisser pénétrer des lignes de champs magnétiques en lui; s'ensuit l'établissement de courants de surfaces qui créent un champ qui s'oppose au champ extérieur, de sorte que l'objet lévite naturellement dans un champ magnétique. C'est le principe des trains à suspension magnétique).
- La condensation de Bose-Einstein, communément appelée le cinquième état de la matière que vous reverrez plus tard.
- La superfluidité (absence de viscosité), notamment de l'Hélium.
- Nombres de propriétés étranges des gaz d'électrons qui expliquent par exemple la pression d'origine quantique permettant aux naines blanches de lutter contre la pression de la gravitation.
8. Convexité de U, concavité de S ; stabilité thermodynamique
Le second principe affirme que le nouvel état d'équilibre est celui qui maximisera l'entropie du système étant donné les conditions aux bords de l'état final.
Pour que cet équilibre soit stable, il faut donc que les dérivées secondes autour de ce point soit négatives. De façon équivalente, l'état d'équilibre est celui qui minimisera l'énergie interne, et la stabilité de l'équilibre impose des dérivées secondes de l'énergie qui soient positives.
On y est plus habitué en mécanique du point. L'équilibre est celui d'un minimum du potentiel effectif : et sa stabilité requiert . Ici on demandera la même chose, sauf que les fonctions U ou S ont trois variables au lieu d'une seule. Je vous épargne ici les mathématiques. Pour généraliser à plusieurs variables, le théorème est le suivant.
Soit qui dépend de n variables suffisamment dérivable. Alors un extremum de est tel que ses dérivées y sont nulles (ou son gradient si on veut). Cet extremum est un minima si la matrice Hessienne des dérivées secondes
est définie positive (ou inversement pour un maximum). Cette matrice est symétrique et donc diagonalisable. Qu'elle soit définie positive demande que ces valeurs propres soient non-négatives (c'est-à-dire ). Quand on fait le calcul, on trouve le critère suivant:
Un point est un minimum ssi en ce point il est vrai que et :
Pour un maximum, il faut inverser la première inégalité, mais pas la seconde. Cela donne contraintes six inégalités en dimension 3. On les explicitera dans le prochain chapitre en fonction des coefficients calorimétriques.
Mais on voit déjà que si on veut que tout état d'équilibre soit un état stable, alors il est en particulier nécessaire que
c'est-à-dire que non seulement est croissante en fonction de , mais elle est aussi convexe; et que, à l'inverse,
et donc que est une fonction concave de . La section discute davantage de cela.
9. La surface d'équilibre ; représentation graphique
L'ensemble des points d'équilibre d'un système définit une surface tridimensionnelle. On l'appelle la surface d'équilibre du système. Dans la figure suivante, on a supprimé une des variables pour la représenter. On note la convexité de cette surface.

C'est l'occasion de revenir sur la distinction entre les transformations réelles, les transformations quasi-statiques, et les transformations réversibles. Dans la figure suivante, on considère un système partant d'un état initial d'équilibre A sur la surface, vers un état final d'équilibre B sur la surface. On suppose que ce système n'est pas isolé : son entropie peut donc croître ou décroître du moment que l'entropie totale du système complet (non représenté ici) augmente ou reste constante. Ici on a pris un état B de plus haute entropie que l'état A.
Une transformation réelle passe par des états hors équilibres, comme le point , et le chemin de cette transformation se situe donc en dehors de la surface. Mais on peut imaginer se déplacer de A vers B en restant en permanence infiniment proche de la surface d'équilibre (mais jamais dessus à proprement parler, sinon il n'y aurait plus de transformation) : c'est ce que font les transformations quasi-statiques. Par exemple, le système extérieur impose à chaque étape une nouvelle température , et on attend que le système d'intérêt atteigne l'équilibre.
La transformation réversible, quant à elle, se situe entièrement sur la surface. Elle est irréalisable physiquement puisqu'il n'y a jamais de déséquilibre initial permettant de faire évoluer le système; ou dit autrement c'est la limite (non-physique car infiniment lente) de transformations quasi-statiques.
